Pourquoi il faut à tout prix regarder la série « Sweet/Vicious »

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9 Novembre 2016. L’Amérique vient d’élir son nouveau chef d’état, Donald Trump, richissime homme d’affaires raciste misogyne et sexiste qui restreindra à peine deux mois après son élection les droits des femmes.
15 Novembre 2016. Dans cette Amérique en pagaille débarque sur les écrans Sweet/Vicious, série dotée d’un fort potentiel féministe, dénonçant la culture du viol et les agressions sexuelles commis sur les campus américains. Si tu ne croyais pas à la puissance du karma, désormais tu peux.
 

 

Inconnue au bataillon avant d’avoir porté sur le petit écran Sweet/Vicious, la créatrice du show intrigue. Jennifer Kaytin Robinson, californienne de 28 ans, révèle qu’elle avait proposé son projet il y a des années déjà, mais au moment où Lena Dunham venait tout juste de vendre Girls. Robinson raconte que s’il n’avait tenu qu’à elle, Sweet/Vicious aurait été diffusé bien plus tôt. Mais la série était très proche de celle de Lena Dunham, c’est pour cela qu’elle a d’abord été écartée. Robinson raconte qu’elle a alors réécrit un pilote de 30 minutes en se demandant : « Qu’est-ce que je veux voir à la télé? Qu’est-ce qu’il me manque? » 

 
Tout naturellement, elle se rend compte du peu de visibilité qu’ont les personnages féminins sur le petit écran. Ce à quoi elle décide de remédier, ce qu’elle voulait, c’était des personnages féminins auxquelles elle puisse s’identifier, elle voulait également voir une histoire d’amitié entre femmes. Toutes les femmes de cette série s’aiment les unes les autres. La chose la plus importante à ses yeux dans la série, c’est qu’elle est inclusive. Elle raconte avoir voulu des personnages qui soient bizarres, différentes, mais qu’elle ne voulait pas en faire des personnages secondaires…
 
L’intrigue se déroule sur un campus américain, tous les codes d’un teen-show à l’américaine sont donc présents : les fraternités et les sororités, les fêtes étudiantes et les traditionnels gobelets rouges, les gardes-robes à nous faire pâlir de jalousie, le mobilier qui semble tout droit sorti de chez Ikea. Sans oublier les personnages stéréotypés : le quaterback/basketteur, le meilleur ami du quaterback/basketteur, la magnifique petite amie du quaterback/basketteur, l’amie de la magnifique petite amie du quaterback/basketteur, le personnage marginal. De Smallville à One Tree Hill aka Les Frères Scott en passant par Veronica Mars, toutes ces séries à destinations d’un jeune public utilisent ces stéréotypes quoique faciles mais qui permettent de nous faire une idée sur un personnage très rapidement.C’est le cas dans ce drama/comédie qu’est Sweet/Vicious qui respecte ces codes. Sauf que : plutôt que de démarrer l’intrigue autour du jeune homme qui incarne le personnage principal, elle démarre autour de l’héroîne, chose assez rare pour un teen-show pour être notéChez Sweet/Vicous, non seulement les personnages féminins sont en première ligne et en plus cette série aborde un sujet encore peu traité sur le petit écran : le viol sur les campus américains.
Le synopsis est le suivant : deux jeunes étudiantes que tout oppose tissent des liens amicaux après une rencontre improbable. Ophelia (Taylor Dearden) est une nerd/hackeuse aux cheveux verts adepte de coup d’un soir et dealeuse sur le campus. A contrario Jules (Eliza Bennett), jolie blonde bien sous tout rapport fait partie d’une sororité le jour puis devient une super-héroïne la nuit pour infliger une bonne correction à des violeurs qui n’ont pas été condamnés. Oui mais voilà, Jules ne tabasse pas des violeurs par pur plaisir, elle le fait parce qu’elle a elle-même été victime d’un viol et par désir de venger les femmes dans son cas : impuissantes face à leur agresseurs. Dans cette série, l’entraide féminine et la bienveillance entre les personnages féminins sont le cheval de fer de la créatrice Jennifer Kaytin Robinson. C’est d’ailleurs ce qui poussera Ophelia à aider Jules dans son combat, dans l’ombre d’abord, après avoir croisé Jules en pleine expédition punitive.
Peu après leur rencontre incongrue, elles découvrent un soir sur leur campus un mur où sont inscrits les noms d’hommes coupables de viols mais qui n’ont jamais été inquiété. C’est l’élément déclencheur qui fera qu’elles s’allieront pour s’attaquer à ces hommes coupables d’agressions sexuelles ou de viols mais que les institutions (la direction de la faculté, la police etc.) n’ont pas poursuivi. Les deux jeunes femmes forment alors un duo improbable de super-héroïnes en quête de justice et bien décidé à dégommer la culture du viol.
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Mais au fait, qu’est-ce que c’est que la culture du viol ?
La culture du viol sert à désigner le traitement sévère et injustifié que subit une femme, victime d’agression sexuelle et/ou de viols ou non, de la part de son entourage. Une partie de (si ce n’est tout) son entourage direct (ami.e.s, famille, collègues) et indirect (police, médecin, justice) considèrent que la victime est fautive. Le seul fautif est le violeur.
La culture du viol, ce sont ces remarques (qu’est-ce que tu portais ? qu’est-ce que tu faisais dehors si tard et seule ? tu avais bu ?) et conseils (tu sors habillée comme-ça ? non parce que c’est court/trop décolleté non ? si tu te fais violer tu ne viendras pas te plaindre) que reçoit une femme pour lui faire porter la responsabilité d’une agression sexuelle ou d’un viol. Le seul responsable est l’agresseur/le violeur.
La culture du viol, c’est croire qu’un viol est forcément commis dans une ruelle sombre par un inconnu déséquilibré. 80% des viols sont commis par une personne que la victime connait.
La culture du viol sert à minimiser le viol donc, à rejeter la faute sur la victime d’avoir été violé plutôt qu’à l’agresseur d’avoir violé.
Et c’est exactement ce que dénonce cette série, et ce dès la première scène du pilote. Jules agresse un jeune homme qui lui supplie d’arrêter, ce à quoi elle répond « oh je suis désolée, je pensais que non signifiait oui, oups« . Dès les premières minutes Sweet/Vicious se démarque en donnant le ton : la série est engagée, abordant le thème non seulement complexe mais aussi tabou qu’est le viol que subissent des jeunes femmes sur les campus mais sans tomber dans le cliché ou l’exagération. Sweet/Vicious adopte le point de vue des héroïnes et ce sont en plus les personnages féminins qui portent cette série. Cet ensemble crée ce ton si juste donné à la série : nous vivons avec elles et à travers elles leurs vécus, leurs traumatismes, leurs doutes, leur envie de vengeance.
Un autre élément, et pas des moindre, participe à rendre cette série concrète : les scènes de viols. Elles sont parfois suggérées, parfois explicites (un trigger warning est diffusé avant chaque épisode contenant ces scènes pour avertir les plus sensibles). De cette manière, Jennifer Kaytin Robinson réussit à déconstruire le mythe du viol commis par un déséquilibré dans une ruelle sombre. Dans la série, les viols sont commis par des hommes pleinement conscients de leur acte mais qui ne s’encombrent pas de connaitre le consentement de leur partenaire. Jules est violée par Nate (le petit ami de Kennedy, sa meilleure amie) pendant une soirée étudiante organisée dans la maison d’une fraternité. Un peu saoule, elle décide de monter à l’étage dormir dans la chambre de Nate le temps de retrouver ses esprits. Ce que Nate prend pour une invitation. Arrivé dans sa chambre, il grimpe sur Jules qui lui répète plusieurs fois « non non je ne veux pas, non non » mais ne semble pas relever et viole Jules. De retour chez elle, complètement désorientée, elle n’est pas sure de ce qui vient de se produire et cherche sur internet une réponse à ses questions. D’abord, elle tape « comment savoir si j’ai été v… » puis se ravise et écrit « quelqu’un a couché avec moi alors que je ne voulais pas…« . IRL (In Real Life), ce genre de situation se produit tous les jours et le fait de les porter à l’écran est un moyen de frapper les consciences.
D’autres cas de viols sont abordés au cours de cette saison et à chaque fois la parole est donnée aux victimes qui tiennent toutes le même discours : elles pensent avoir mal agi, elles pensent avoir provoqué leur agression (« il était si gentil […] est-ce que j’ai envoyé des signes contradictoires ? Je suis tellement bête« ). Ajoutons à cela que même lorsqu’elles ont le courage d’aller porter plainte pour dénoncer leur violeur, la personne qui recueille leur plainte/leur témoignage les considère comme des coupables plutôt que des victimes. C’est là tout l’art de la culture du viol que dénonce Sweet/Vicious au fil des épisodes : blâmer les victimes plutôt que les bourreaux, et ça cette série parvient à le montrer avec succès. Jules en fait l’amère expérience quand elle ose finalement porter plainte contre Nate en précisant qu’elle dormait au moment où il a grimpé sur elle. Ce à quoi son interlocutrice lui répond : « J’ai besoin d’être sûre que ça concerne une agression et pas des regrets parce que tu vois tu as couché avec le petit ami de ta meilleure amie.. » 
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Sweet/Vicious est un drama éducatif mêlant habillement féminisme et empowerment sans oublier une dose d’humour noir : nombreux sont les clins d’œil à la culture féministe comme le slogan « the future is female » inscrit sur le pull de Kennedy, les posters de Peaches ou encore les discours tenus par les jeunes femmes pleins d’empowerment (« tu es une femme forte et belle« , « rien ne te briseras sauf si tu le permets« . Cette série est à considérer comme d’utilité publique (n’ayons pas peur des mots) grâce à la manière pédagogique dont elle aborde le viol, la culture du viol et toutes les composantes qui vont avec : le consentement, le chemin de croix pour aller déposer une plainte, culpabiliser la victime, les instances (ici, l’université) qui préfère étouffer ces affaires, le slut-shaming etc.. Mais pas que. Sweet/Vicious est aussi à considérer comme d’utilité publique parce qu’elle accorde une place de choix aux personnages féminins. La série est portée par ses personnages féminins qui bien qu’elles aient des failles sont bourrées de potentiel. A l’heure où certains réalisent, comme récemment Aaron Sorkin (The Social Network, Steve Jobs ou encore la série The Newsroom), que les femmes et les minorités [ndrl. scénaristes] ont plus de difficulté à ce que leur travail soit lu Sweet/Vicious est l’équivalent d’une bataille gagnée. Combien sont comme Aaron Sorkin ?
Jennifer Kaytin Robinson réussit non seulement à traiter de viols, de la culture du viol, du slut-shaming etc. mais aussi d’un autre problème de société : le racisme de la police envers la communauté afro-américaine. Le meilleur ami noir d’Ophelia, Harris, se promène une glace à la main dans la rue quand il est soudainement arrêté et menotté par une patrouille qui passait dans le coin à la recherche d’un individu suspect. Cet individu suspect recherché fait partie d’une fraternité et porte donc un emblème symbolisant cette dernière. Harris n’est clairement pas la personne recherchée, mais rien n’y fait le policier est convaincu de sa culpabilité parce qu’il correspond au profil (à cause de sa couleur de peau ?). Harris s’en sort indemne lorsque la centrale précise que l’homme recherché vient d’une fraternité. Mais le mal est fait. En réalisant avec brio un clin d’oeil au mouvement Black Lives Matter et ce en une seule scène, Jennifer Kaytin Robinson entre dans le cercle de cette nouvelle génération de showrunner qui ont une conscience sociale. Concernant la suite, la saison 2 n’a malheureusement pas encore été annoncée. Mais les fans ne se laissent pas abattre pour autant : à l’aide du #RenewSweetVicious ils réclament à la chaine MTV de renouveller la série pour une deuxième saison. Ils réclament aussi à ce que l’intrigue traitent des viols des personnes LGBTQ, absentes de cette première saison..