« Féminisme » n’est pas un gros mot : rencontre avec Clarence Edgard-Rosa

Un article écrit par

Clarence Edgard-Rosa que l’on connaissait pour ses articles dans Causette et surtout son blog Poulet Rotique a publié au mois d’octobre le livre Les Gros Mots, abécédaire joyeusement moderne du féminisme. Ce livre, qui se présente d’abord comme un très bel objet, constitue une entrée en matière intelligente et intéressante sur un très grand nombre de questions touchant aux problématiques féministes.

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À l’heure où le féminisme est trop souvent considéré comme un gros mot, l’autrice explique avoir « voulu redonner des couleurs à tous les “gros mots” flamboyants qui permettent de comprendre les inégalités et donnent des outils pour les dégommer. » Et ça fonctionne.

Lorsque nous avons découvert l’ouvrage, nous avons aimé son intelligence pédagogue, toujours parfaitement documentée sans jamais être inaccessible. Au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture, on se rend compte que l’ensemble des sujets et thématiques essentielles aux féminismes d’aujourd’hui sont évoqués. À côté d’articles retraçant l’histoire des courants militants, l’autrice parvient à aborder des sujets qui parfois peuvent diviser les féministes elles-mêmes. Elle traite du voile, de la prostitution, de porn. En se tenant hors des polémiques et des débats, elle propose des définitions inclusives et sex-positive, c’est-à-dire qui considèrent la sexualité comme un domaine dont les femmes peuvent et doivent s’emparer, et ce dans une perspective intersectionnelle, qui prend en compte le fait que certain.e.s subissent simultanément plusieurs oppressions (sexisme, racisme, homophobie, transphobie etc.).

Que l’on soit novice ou passionné.e de blogs féministes et autres discussions militantes sur Twitter, on tirera profit de cette lecture qui fait la part belle aux figures majeures du féminisme, comme en témoignent les nombreuses références à bell hooks, par exemple. En abordant des concepts comme la zone grise ou en expliquant avec justesse pourquoi le concept de friendzone est problématique, Clarence Edgard-Rosa pose un regard moderne et actuel sur les questions qui touchent à l’égalité des genres. Et ça fait du bien !

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(c) Pierre Prospero

Souslajupe : Est-ce que tu peux revenir un peu sur ton parcours? Tu as créé Poulet Rotique, tu écris pour Causette… Comment en es-tu venue à l’idée de rédiger un livre ?

Clarence Edgard-Rosa : J’ai étudié les sciences politiques et les questions de genre à Lyon, avant d’intégrer une école de journalisme – le CFPJ. Entre les deux, j’ai commencé à collaborer avec des magazines et j’ai lancé mon site pour pouvoir écrire sur ce qui me titillait le plus – à savoir les questions féministes. J’ai continué mon chemin dans le métier de journaliste, que j’adore, et je travaille aujourd’hui pour Causette ainsi que d’autres, comme régulièrement le magazine Elle.

Avant de plancher sur Les Gros Mots, je travaillais sur un autre projet de livre que j’ai mis en suspends. A ce moment là, les questions féministes commençaient à prendre plus d’ampleur dans les médias mainstream mais dans le même temps, une incompréhension du grand public mêlée à une méfiance généralisée était en train de gonfler. Des réac de tous bords en profitaient pour semer le trouble : on entendait parler d’une fumeuse « théorie du genre » expérimentée sur des enfants dès le CP, les discours anti-féministes gagnaient du terrain et la « manif pour tous » diffusait ses idées nauséabondes en toute détente.

Il était vraiment temps pour moi de faire table rase et de saisir tous ces mots qui semblaient terrifier bon nombre de femmes et d’hommes. C’est quand ils ne sont pas compris que les mots font peur. Pourtant ceux là participent à comprendre ce qui cloche dans notre société, ce qui influe sur nos propres trajectoires, et à identifier nos propres leviers d’émancipation. Ces mots libèrent !

Pourquoi avoir jugé important de proposer un « abécédaire » des mots du féminisme ?

J’ai voulu écrire un livre didactique, pas chiant, accessible, qui fait sourire et dans lequel on peut picorer en fonction de ses questionnements. Le format de l’abécédaire me plait beaucoup parce que c’est au départ un objet pour enfant que chacun a eu entre les mains. Il m’a aussi permis de collaborer avec mon amie Lucie Birant, qui a réalisé de très belles lettrines qui ponctuent le livre tout en accentuant son côté ludique. Nous avons travaillé toutes les deux à faire quelque chose qui ait du sens. Nombreux sont ceux qui estiment que le féminisme est un mouvement qui appartient au passé. On a voulu faire un pied de nez à cette idée en jouant sur les anachronismes du début à la fin.

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Comment s’est opérée la sélection des termes dont tu voulais traiter ?

Ça été assez compliqué ! C’était impossible de faire quelque chose de parfaitement exhaustif, ce qui déjà est une petite frustration… J’ai voulu proposer un tour de la question aussi complet et actuel que possible, en alternant des concepts forgés il y a bien longtemps et qui sont toujours d’actualité (tiens, comme le féminisme !), des mots très ancrés dans l’ère Internet et d’autres qui a priori ne sont pas des termes du vocabulaire féministe, mais qui recouvrent des enjeux importants de l’égalité.

Depuis la fin de la rédaction, y a-t-il des termes que tu voudrais rajouter ? Les enjeux des luttes féministes étant en perpétuelle évolution, on pourrait penser que cet abécédaire est appelé à évoluer, être enrichi ?

Il y en a, oui ! Depuis la seconde où j’ai rendu mon manuscrit je liste les mots qui auraient pu avoir leur place dans le livre. Les enjeux féministes sont en effet toujours en mouvement, tout comme le sont nos libertés. Je serais ravie que le livre continue à vivre et qu’il faille que je l’actualise, ça voudrait dire qu’on avance et qu’on a encore plus de gros mots à la bouche !

A qui s’adresse l’ouvrage ? Quel est le public visé ?

Je n’ai pas voulu faire un livre qui n’intéresse que les femmes, que les jeunes, que les féministes, que ceux qui ont l’habitude de lire. Au contraire, si l’on veut que tous ces mots soient compris pour ce qu’ils sont et que chacun puisse les utiliser pour sa propre émancipation, c’est à tout le monde qu’il faut s’adresser. Le féminisme, c’est rien de plus méchant que la recherche de l’égalité. Ça concerne absolument tout le monde, alors ce livre est pour vous, votre père, votre petite soeur, votre boss, votre boulangère, votre meilleur pote et votre mamie !

Clarence Edgard-Rosa, Les Gros Mots, abécédaire joyeusement moderne du féminisme

Editions HugoDoc, collection “Les Simone” (octobre 2016), 14,95€.

https://clarenceedgardrosa.com/

 

Leslie

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