Yvette Luhrs : Introduis-moi … au porno féministe !

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Du porno il y en a partout, tout le temps, et pour tout le monde? Plus ou moins…

À travers le monde, 70% des internautes visitent régulièrement des sites à caractère pornographique, dont un tiers de femmes.

 

 

 

Illustration. Tournage d’un film d’Erika Lust.

 

Concernant les françaises, 82% avait déjà consommé du porno en 2012[1].

La française se toucherait donc ? Première révélation ! Sur quel support visuel?

Là, réside toute la question.

L’offre la plus accessible reste le porno mainstream, avec des plateformes, majoritairement gratuites, telles que YouPorn, PornHub, ou bien encore notre fierté nationale, Jacquie & Michel. Et là, pour une fois, on ne leur dit pas merci. En effet, les vidéos en ligne s’enchaînent et se ressemblent: ça commence par une « chienne en chaleur », qui, par la suite, se fait salement défoncer et finit avec l’équivalent d’un Activia sur la gueule.

On ne blâme personne, mais nous aussi, on veut bander !

 

 

Révolution pour le plaisir féminin ou simple segment de marché inexploité?

 

Avec son site dorcelle.com, lancé en 2012, Le géant français du cul, Marc Dorcel, s’est, lui aussi, engouffré dans la branche du porno pour les femmes.

On peut lire dans la description du site: « Pas de féminisme, juste du X de qualité avec un édito soigné, et un échange d’expériences de filles assumées. What else ? »

Eh oui, What Else ? Bon, à part s’imaginer prise en sandwich entre G. Clooney et J. Dujardin, on se demande encore, si, entre écritures fuchsia et conseils sexo, ce site est réellement pensé pour le plaisir féminin…

 

Ainsi, pour palier le manque d’offre et proposer de nouvelles voies et inspirations pour se toucher, naquit le porno dit féministe. Un porno qui se voudrait pensé pour et par les femmes, en opposition à celui qu’on appelle « mainstream », hétérosexuel et masculin.

Il s’inscrit dans la lignée du porno alternatif et compte comme cheffes de fil la suédoise Erika Lust, la française Lucie Blush ou encore YVETTE LUHRS à qui j’ai posé des questions.

 

 

Doux dépucelage avec Yvette Luhrs

 

Ayant jugé la définition du porno féministe large et insatisfaisante, je suis allée en parler directement avec Yvette Luhrs ; actrice, productrice et réalisatrice de porno féministe , mais aussi activiste pour les droits des travailleurs sexuels aux Pays-Bas.

 

 

 

INTERVIEW >>>

 

 

Tout d’abord, parler du parcours d’Yvette Luhrs me semble indispensable pour comprendre les motivations qui l’ont amenées à se tourner vers le porno militant.

 

« J’ai commencé mes études en École d’art, puis, au bout de deux ans, je suis passée en « media studies ». Déjà, les questions de sexualité occupaient une grande place dans ma vie ; mais là, j’ai commencé à suivre des cours d’études de genre et de sexualité ; et pour moi, il est devenu clair, à ce moment là, que le porno deviendrait mon parcours académique. Je voulais rendre mon travail universitaire artistique mais aussi personnel. Je me suis rendue compte que jamais je ne m’étais reconnue dans le porno que je visionnais, qu’il manquait de contacts, de connexions humaines, j’ai voulu que le porno représente de façon réelle, ma propre vie sexuelle.

 

J’ai d’abord commencé par être face caméra, pour des amis. J’ai vraiment ressenti le besoin d’être actrice avant de pouvoir réaliser mes propres films. Je voulais voir de vrais orgasmes, pas de photoshop ni de seins en silicone. J’ai donc débuté ma carrière comme modèle « real porn » pour abbywinters.com, puis, après un an et demi, j’ai commencé à produire du porno pour eux mais également en freelance, pendant un an.

Après ça, j’ai fini ma première thèse sur le plaisir « officiel » des femmes au sein du porno hétérosexuel. Ensuite j’ai travaillé pour Dusk-TV, un site spécialisé dans la diffusion de contenus porno pour les femmes. J’ai fait de la programmation, de la distribution et de la recherche. Ce que j’ai principalement appris en travaillant pour eux, c’est qu’il y a autant de goûts, de pornos possibles que de femmes dans le monde. Et ça, ça a vraiment été un déclic, une prise de conscience.

 

Ensuite, j’ai fini ma thèse de Master qui traite de comment la pornographie est débattue dans les médias populaires et l’importance d’inclure la pornographie alternative. Après cela, je suis repartie en freelance, principalement en production et performance ; et j’ai surtout commencé à être de plus en plus impliquée dans le syndicat PROUD, le syndicat des travailleurs sexuels aux Pays-Bas[2].

 

Aujourd’hui je fais encore de la performance mais mon activité principale est d’être à la tête du comité exécutif de PROUD et d’en être la principale porte-parole auprès des politiques et des médias »

Je lui ai ensuite demandé de définir ce qu’était, selon elle, le porno féministe…

 

« C’est vraiment difficile à définir… pour moi, le féminisme se retrouve à plusieurs niveaux dans le porno. On peut dire d’un côté que tel ou tel producteur ou réalisateur est féministe car il crée des films qui s’inscrivent dans l’idéologie féministe : plus de diversité sexuelle, des corps différents, une variété de genres. Le porno féministe est plus inclusif dans tous les cas. Personnellement, je pense que réaliser des films qui représentent différents types de corps ou de sexes, ou sexualité, c’est féministe en soi. Mais on peut aussi retrouver une égalité des salaires, une place pour le dialogue et la concession, la possibilité de faire ses propres choix en tant qu’actrices, dans le porno mainstream également.

On peut donc avoir une production qui serait féministe dans l’éthique mais qui crée des films mainstream, et vice versa.

Le féminisme est rentable, donc de grosses compagnies font du porno féministe pour vendre, mais dans le déroulement du tournage, ou dans l’éthique, il n’y a aucune idéologie féministe.

De plus, si tu choisis de faire des DP[3]extrêmes, du sexe anal, en étant une femme, choisissant ce job, dans le monde occidental, c’est déjà un acte féministe en soi.

En tant que productrice et réalisatrice, je m’assure toujours que tout le monde est totalement informé de ce qu’ils font et de leur droit de consentir ou non à réaliser une scène. En général ; et ce n’est pas nécessairement une revendication féministe ; mais je crois qu’il y a un aspect féministe dans le fait de montrer de véritables orgasmes. Mon féminisme est plus fort quand je réalise que quand je joue ; quand je joue, il n’est pas vraiment visible»

 

 

 

Est-ce que tu peux nous parler du milieu du porno féministe ?

 

« Il existe un mouvement global mais il n’existe toujours réellement qu’un seul espace physique où l’on peut tous se rencontrer chaque année : le Porn Film Festival de Berlin. Avant, on comptait aussi sur le Feminist Porn World mais il n’a pas été organisé ces dernières années. Sinon on trouve la Fête du Slip en Suisse qui commence à s’intéresser au sujet, ou nouveau cette année, le Holy Fuck Film Festival, à Amsterdam.

Le reste de l’année, on se parle, on se suit sur les réseaux sociaux. C’est une communauté très cool, presque une famille car c’est une communauté encore très petite. Chacun prend soin les uns des autres. Il existe une véritable diaspora des pornographes féministes ! »

 

 

Quels sont tes futurs projets ?

 

« Je voudrais faire pas mal de choses. Je participe à des projets avec des amis qui font des films indépendants, qui montrent quelque chose de nouveau, très « sex positive », montrer que le plaisir c’est bon et c’est bien. Je travaille en parallèle sur un projet de court-métrage avec une amie. J’aimerais bien faire plus de porno Queer aussi.

Sinon, j’écris pour VICE Netherlands et enfin, j’ai pour projet de réaliser un documentaire autobiographique qui me tient à cœur depuis longtemps qui s’intitule Quand j’étais petite, je voulais devenir prostituée ! »

 

 

Une alternative au porno de masse

 

En conclusion, le porno féministe est un porno plus vrai, moins simulé et donc plus stimulant. C’est un porno plus travaillé et plus artistique qui donne la possibilité à des corps, à des pratiques sexuelles, diverses et variés, de s’exprimer.

L’important est de respecter l’éthique. L’éthique dans la production et la réalisation, mais aussi une certaine éthique vis à vis du spectateur. Traiter de sujets aussi intimes que le désir et le plaisir, en montrant des scènes triviales, où l’homme n’est réduit qu’à un rôle de mâle dominant assoiffé de sexe, capable de concourir pour un marathon du coït ; et la femme, elle, soumise et vicieuse, reléguée à un rôle de bête égorgée, gémissante mais parfaitement épilée !

Le porno féministe serait plus une alternative au porno populaire, peu artistique et peu scénarisé, qui séduit à la fois femmes et hommes, plutôt qu’une révolution du genre.  Il reprend d’ailleurs certaines recettes de celui dont il cherche à se distinguer. Prenons l’exemple du site Xconfessions, qui propose un porno « Homemade », basé sur les fantasmes des internautes. Cela ne vous rappelle rien ?

Le porno féministe est une nouvelle vision apportée, de nouvelles possibilités d’explorer fantasmes et pulsions, de les représenter, et ça fait du bien à tous !

 

 

 

[1] Sondage IFOP/Dorcel « Les français, les femmes et les films X » 23.11.2012

[2] Le terme « travailleur sexuel » englobe ici les prostituées, stripeurs, acteurs porno, travailleurs sociaux etc…

[3] Double Pénétration

 

 

LIENS UTILES et joyeux noël !

 

Le travail d’Yvette Lurhs 

http://erikalust.com/

http://www.luciemakesporn.com/

http://www.dusk-tv.com

http://wijzijnproud.nl

http://pornfilmfestivalberlin.de/

http://www.lafeteduslip.ch/2016/

 

 

 

Doc Celio

Révoltée-née ayant pour devise « répandre l’amour aux quatre coins du monde » ; possédant plus de photos de sa teuch que de son visage, influencée par le rugby et les mouvements féministes latino-américains.