(Pourquoi) Les rebelles d’aujourd’hui sont de droite

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L’agression de Clément Méric par des supposés skinhead apparaît comme un paroxysme à la flambée des extrêmes. Du point de vue conjoncturel, la crise engendre mécaniquement une radicalisation des positions, mais elle aurait bon dos d’être la seule en cause. Au-delà du faits divers, nous partageons le sentiment que les réacs poussent comme des champignons. Manif pour tous, Printemps Français, Hommen, Antigones, Bloc identitaire… C’est un tsunami qui nous affole. Après des mois de débat autour du « mariage pour tous », la France se réveille avec une gueule de bois teintée bleu blanc rouge connerie. Mais sont-ils réellement plus nombreux qu’avant ? Ou les entendons-nous plus ? Et pourquoi ?  Et si la science politique donnait un facteur d’explication et, peut-être, d’apaisement ?

 

manifpourtous

 

Ils sont partout !

Qu’est ce qui a changé depuis un an et l’émergence de ces mouvements sur la scène médiatique ? L’arrivée au pouvoir de la gauche. Je parle de notre génération, celle grosso modo née dans les années 1980. Nous faisons tout simplement partie d’une génération qui n’a jamais connu la gauche au pouvoir. Jacques Chirac y accède en 1995, bien avant une quelconque prise de conscience politique qui, aujourd’hui, nous anime tant au point de vue des mœurs que de l’économie.

 

antigones

Qui sont les Antigones ?

Si l’on écarte les années de cohabitation du très centriste Jospin (1997-2002), pour nous, la gauche – et plus généralement nos idées – a toujours fait partie de l’opposition. Ce qui suppose des prises de paroles dans les médias et les réseaux sociaux relativement libres. On peut tout espérer, tout promettre loin de la real politique de l’exercice du pouvoir. Jacques Chirac, et surtout Nicolas Sarkozy, ont cristallisé un rejet voire une haine qui nous fédéraient, qui nous mettaient dans la position somme toute confortable de la minorité bruyante.

 

Majorité silencieuse, minorité bruyante

Mai 2012, après 17 ans de présidence et de discours institutionnel de droite, le PS arrive au pouvoir. Explosion de joie, d’espoir place de la Bastille. Tout va changer, la gauche de retour, tout est possible, même les lendemains qui chantent. Mais ce dont notre génération ne s’est pas rendu compte, c’est que revenir au pouvoir signifiait deux choses. D’abord, que la parole de gauche, de notre obédience, porterait désormais la marque du discours politique : ultra-prudent, ultra-codé. La liberté et la visibilité médiatique allaient changer de camps, les réactionnaires de droite occuperaient désormais la contestation. A leurs tours de tout promettre, à leur tour de crier au déni de démocratie, à leur tour d’avoir une tribune contre laquelle les politiques ne peuvent réfuter sans sortir du carcan d’une langue politique savamment mesurée. S’il l’on rajoute à cela la prudence pathologique du devenu-président Hollande, ce sont désormais à nous que les mots manquent…

 

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 Des activistes du Bloc identitaire

Nous sommes les sarkozistes d’hier

Ne nions pas les conséquences du sarkozisme sur la politisation de notre pays. En les répétant, en les assumant, il a légitimé et rendu audibles des prises de position d’extrême droite. En déculpabilisant ceux qui pouvaient les penser et, surtout, en occupant une place dans les médias, il a rendu plus populaires des convictions politiques réactionnaires, extrémistes. Par un jeu de domino, si les idées de droite de la droite entrent dans un discours institutionnel donc acceptable, celles plus radicales encore se recentrent. Pas d’amalgame entre tous ces mouvements, mais des déclinaisons issues d’idéologies proches*. D’une certaine façon, la droite a gagné une guerre des mots dont les réacs d’aujourd’hui sont les héritiers.

L’animal politique – plus ou moins expert – que nous sommes a cependant la mémoire courte. C’est normal (comme « notre » président), pas besoin de vous faire un cours sur la temporalité bouffée par le rythme moderne. Soyons honnêtes : même s’ils le méritaient, même s’ils incarnaient – et incarnent toujours – ce que la pensée politique génère de plus sectaire, réactionnaire, violent ; les sarkozistes plus ou moins convaincus, plus ou moins extrêmes ont souffert durant leurs années de pouvoir. La droite institutionnelle avait au moins l’avantage de nous offrir un boulevard d’indignation, de présence sur la sphère public, de relais dans le champ médiatique. Aujourd’hui, ce sont les réacs qui l’occupent. Ils ont toujours été là, ils ont toujours été nombreux, ils étaient tout aussi virulents. Mais en grande partie prisonniers de la représentation politique qui les avaient portés au pouvoir, qu’ils avaient porté au pouvoir.

 

charlie

 

Aujourd’hui, à nous de l’être. A nous de subir les critiques et les attaques des minorités bruyantes. Ce qui ne signifie pas ne pas les contrer, les réfuter. Juste être conscients que, comme l’illustre aujourd’hui « Génération Garde à vue » et qu’on le veuille ou non, le défi à l’autorité, à l’ordre établi est aujourd’hui de droite. Quand même l’extrême gauche peine à se faire entendre, les réacs sont devenus les nouveaux rebelles.

*A lire, sur la difficulté et l’importance des mots, « Clément Méric, étudiant frappé à mort : choisir ses mots, c’est choisir son camp » de Daniel Schneidermann.

 

 

Renée Kotti

Disciple de Bernard Pivot, Renée Kotti se passionne pour les mots rares, les films chiants et la prise de son. Sans CDI, elle s’exile à Berlin où elle vit d’amour et de palettes.