Mécanique des fluides #2 – « Troublantes humeurs »

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Ceci est la seconde occurence de la chronique Mécanique des fluides (pour relire la numéro 1, cliquez-ici).

Dans « Troublantes humeurs », je m’intéresse cette fois-ci à l’esthétique du trouble…

Où l’on commence à entrevoir les enjeux (et à ne plus rien comprendre…). 

 

Danaé de Jacques Blanchard (à gauche), Le Christ mort couché sur son linceul de Philippe de Champaigne (à droite) – Montage par Maël Beau Sang.

 

ENTRONS DANS LE VIF DU SUJET, VOULEZ-VOUS ?

Mes recherches ne sortent évidemment pas de nulle part – un peu de modestie ne fait pas de mal. Elles s’inscrivent dans la continuité d’une véritable actualité critique autour des fluides, même si toutes ces initiatives ne se comptent encore que sur les doigts d’une main. Néanmoins, c’est grâce à elles que j’ai pu bâtir ma propre réflexion, et que j’ai choisi de l’élaborer à partir d’une notion simple : le trouble, cette « inquiétante étrangeté ». Plus précisément, et parce que j’évolue dans un champ artistique autant que littéraire, je parlerai ici d’esthétique du trouble. Compte tenu de la nature de ces sécrétions, qui les place au croisement des notions de sexe, de genre et de sexualité, la référence à l’ouvrage culte de Judith Butler, Gender Trouble (Trouble dans le genre) est pleinement revendiquée.

 

Comprendre l’usage des fluides corporels sexués, sexuels et genrés dans les pratiques artistiques et littéraires contemporaines, demandera donc qu’on interroge une certaine conception du corps, de son ouverture, de ses sécrétions, et de leurs métaphores : comment s’est effectué le déplacement du tabou corporel au scrupule artistique, de la répulsion et du trouble à l’impératif créateur ?

 

Si les représentations littéraires/textuelles et artistiques/plastiques des différents fluides (larmes, lait, salive, excréments, urine, sécrétions vaginales, sperme, sueur, menstrues…) abondent et se répondent dans différents mediums et supports, l’absence de questionnement scientifique ferme à leur propos est plus tangible encore lorsqu’il concerne les fluides spécifiques de la différence sexuelle. Dans une société qui a encore du mal à se déprendre des limites définitoires qu’elle a attribuées au masculin et au féminin, faut-il percevoir ce silence théorique comme un symptôme ? Pourquoi ne savons-nous que faire du sperme, du sang des règles et du lait ?

 

 

QU’EST-CE QUE L’ESTHETIQUE DU TROUBLE ?

« Une sécrétion, on le sait, c’est […] ce qui sépare, discerne, dissocie, dissout le lien, tient au secret. » écrit Jacques Derrida dans Voiles (1998). Il montre ainsi que les fluides corporels, du signe à l’indice, du secret à l’énigme, font office de symboles (au sens étymologique littéral, qui signifie « jeter ensemble »). Il faut les déchiffrer, leurs manifestations constituent un langage « codé », qui tient tant de la surface (couleurs, matières, etc) que du symbole (les significations cachées – car en effet, de « sécrétion » à « secret », il n’y a qu’un pas). Il s’agit alors pour nous, apprentis herméneutes ou sémiologues, de reconstruire le lien signifiant/signifié à propos de ces fluides. C’est là que l’esthétique du trouble intervient.

 

Les développements plastiques de l’esthétique du trouble manifestent une stratégie de la suggestion, du détour, du montré-caché ou voilé-dévoilé, qui cultive une ouverture du sens en même temps qu’une ouverture du corps. Le.a regardeur.euse ou lecteurice, dès lors, y investit aussi sa propre mythologie personnelle. La performativité de ce trouble est réelle : ces fluides deviennent un punctum signifiant par la médiation même de la fonction esthétique. Les utiliser ou représenter est donc loin d’être un acte anodin ! Le trouble est ce qui fait désordre et crée un écart, ce qui bouscule les normes : nous déréglons un prédicat, une certaine qualité, nous sortons de la règle et, ce faisant, nous agitons et émouvons le système entier. Cette idée implique bien sûr qu’il y aurait un « état normal » – qu’il faut définir et étudier. Une fois cet « état normal » circonscrit, l’action artistique (qu’elle soit plastique ou littéraire) intervient comme un surgissement, une fulgurance qui va brutalement induire une perturbation, changer quelque chose : une rencontre s’effectue avec de l’insolite, qui nous surprend, nous étonne, nous dépasse. Il faut donc accepter de vivre une situation particulière. Dans la notion de « trouble », je prends aussi en compte le déplaisant : est trouble ce qui peut générer de la crainte ou de l’angoisse (mais où il y a de la peur, rappelons-le, il y a du pouvoir).

 

Dans le cas des fluides corporels, il en va de l’expression « violente » (c’est-à-dire excessive, voire obscène – ob-scène, « ce qui est hors de la scène ») du corps humain. Censés être contenus par l’enveloppe de la chair et de la peau, subsumés à une intériorité cachée (au sens littéral du terme), ces fluides deviennent, en s’extériorisant, un surplus ou un foisonnement vital incongru, qui dérange. C’est ainsi à une écriture double, de l’absence/présence, de la limite, en même temps qu’à une écriture de la matière et de la matérialité du corps ouvert, obscène, intime, que nous invitent la réalité de ces produits et excrétions, et les gestes performatifs qui les exploitent. Pourtant, la perturbation en soi n’est pas toujours négative ou dangereuse, le trouble nous permettant de pénétrer dans l’étrangeté, du côté du louche, du suspect, de l’énigme : il est en effet équivoque, ambigu. Le trouble, c’est, enfin, la « pensée du tremblement ». Il a un caractère résolument offensif, mais véhicule aussi ce que les surréalistes appelleraient une beauté turbulente, convulsive. Dans le trouble, nous pouvons aller jusqu’au scandale ; mais avant toute chose, le trouble est ce qui marque les esprits : ainsi, je me souviens de quelque chose parce que j’ai été troublé.e, parce que j’ai eu un choc esthétique.

 

Hélène Cixous et Jacques Derrida, auteurs de Voiles (1998)

 

ET ALORS, QU’EST-CE QUI TROUBLE DANS LES FLUIDES ?

Il importe de préciser que sperme, menstruation et lait ne recouvrent évidemment pas tous exactement les mêmes valeurs et connotations, ni ne charrient les mêmes degrés et modalités de transgression et de tabou : il faut donc, tout en les analysant ensemble, veiller à respecter leur spécificité propre !

 

Déjà, pourquoi restreindre l’étude à ces trois fluides en particulier ? Eh bien, tout simplement parce que c’était déjà assez de bordel comme ça – sans mauvais jeu de mot (j’déconne). Non vraiment, moi à la base mon truc c’était plutôt les menstrues… jusqu’à ce qu’on me fasse remarquer en plus haute instance que, hey, peut-être que ce serait cool de penser à Aristote. Aristote ? Aristote.

 

La tradition médicale aristotélicienne fonde un rapprochement direct reliant le sperme au sang menstruel : le lait y est pensé comme faisant le lien entre les deux. Aristote commence d’abord en effet par postuler une nature commune entre sperme et menstrues, puis entre menstrues et lait (pourquoi ne pas en déduire alors, par extension, une éventuelle nature commune entre sperme et lait ?). Ainsi, on a longtemps pensé que l’éjaculation, au-delà de provoquer la fécondation, participait activement à la formation du lait nourricier de la mère, destinée ensuite à allaiter l’enfant pour assurer sa subsistance, en aidant à opérer par coction une transformation du sang menstruel (on expliquait ainsi que les femmes enceintes ne saignent plus durant leur grossesse). Le lait, donc, serait ce fluide résultant du mélange du sperme et du sang menstruel – CQFD les ami.e.s ! Ou pas, hein. Mais si la médecine a pu prouver depuis qu’il n’en est rien d’un point de vue physiologique, des résonances symboliques issues de cette théorie continuent de se manifester. Je vous le dis, c’est la faute d’Aristote.

 

En recherche, on aime bien les mots un peu alambiqués, alors quand on tombe sur un sujet extrêmement ramifié, on parle de « rhizome ». En bref, ici, ça veut dire que ces fluides touchent à des valeurs-clés, véritablement fondatrices dans nos sociétés : les notions d’hygiène, de propre, de sale, les questions de la souillure, du tabou, de la limite et de sa possible transgression, le rapport social au corps et à son ouverture, et, surtout, les constructions culturelles du féminin et du masculin, ainsi que la sexualité comme pratique codifiée. Le sexe (puisque, ne nous leurrons pas, derrière les fluides sexuels, on parle évidemment de sexe), par son caractère sulfureux mais, surtout, intime, demeure un objet que l’on sait doté d’une grande force de confiscation de l’attention, notamment esthétique. Il apparaît par conséquent dépourvu de neutralité, parce qu’il atteint les subjectivités, voire les attaque. Le trouble constitue la modalité d’appréhension privilégiée du phénomène. Il participe aussi à la définition même de sa généalogie : les notions historiques du laid, du dégoût, de l’informe, cèdent la place au sublime, à l’« exquisite » et à une « transfiguration du banal ».

 

Tout cela questionne la liquidité et la fluidité mêmes (étrangement appropriées, dans ce cas) du statut que nous accordons à ces sécrétions : elles sont à la fois sujets et objets dans les œuvres, représentées et/ou utilisées. Ainsi, si les fluides corporels en général sont par définition des matières ignobles, indignes, des déchets humiliants qui nous rattachent à la fois aux contingences matérielles et à une certaine animalité, les fluides du sexe sont témoins ouvertement révélateurs d’une activité que l’être humain s’est efforcé de policer pour en contenir la portée : la sexualité, ses antécédents et ses conséquences. Sperme, lait et menstrues, représentent par conséquent une tension, de possibles lieux de pouvoir et réservoirs sémantiques où quelque chose se joue, précisément en vertu de leur aptitude à évoquer dans leur réalité crue une activité cachée qui échappe toujours, en définitive, au contrôle social et à la norme. Ainsi, lorsque Salvatore D’Onofrio écrit, dans Les fluides d’Aristote. Lait, sang et sperme dans l’Italie du Sud : « Le lait, le sang et le sperme maintiennent et reproduisent la vie, mais sont aussi les substances que toutes les cultures humaines manipulent, du point de vue symbolique […] », c’est toute cette vérité des mythes et de l’importance signifiante de nos représentations qu’il met en évidence.

 

 

MAIS OU VA-T-ON ?

Je sais pas vous mais moi, j’ai besoin de bornes pour me repérer un peu. Du coup j’ai dégagé trois axes d’analyse généraux à cette « esthétique des fluides » autour du trouble :
1/ les fluides perçus comme excrétions du corps, qui ont donc de fait un statut très particulier, proche du déchet ;
2/ les fluides « du sexe », en lien avec la sexualité envisagée comme pratique sociale et thématique à part entière ;
3/ les fluides sexués et genrés, qui questionnent nos constructions du masculin et du féminin.

 

Ces pôles de réflexion définissent les conditions de possibilités et d’effectivité des démarches littéraires et artistiques qui s’approprient sperme, sang des règles et lait. Ils cartographient leurs modalités concrètes d’apparition (provocation, marginalité et violence, productions engagées, transgression, etc.). C’est ce qui définit les stratégies de représentation employées par l’artiste ou l’écrivain (questions du langage, de la forme, de la couleur, de la matière, du pendant utilisation/représentation qui constitue une tension, du déplacement symbolique, etc). Ces champs représentent donc les véritables clés de compréhension et d’appréhension de notre sujet. Il s’agira dès lors de toujours tenir ensemble ces horizons limitrophes.

 

Les fluides corporels du sexe sont tributaires d’un pathos particulièrement chargé, entre Eros et Thanatos. Dans cette perspective, les œuvres qui font appel au sperme, sang des règles et lait, s’adressent aux émotions et plus encore au corps, à la chair du spectateur, par l’entremise d’affects variés (désir, envie, excitation, plaisir, dégoût, choc, etc.). Leur caractère insolite, provocateur et dérangeant, est ainsi triple : ce qui était caché est révélé, ce qui était intime devient public, ce qui était dedans passe dehors.

 

Par l’analyse comparative de textes et d’œuvres d’art contemporains, je tâche modestement de mettre en lumière les propos, les catégories de sens mis en œuvre par cette esthétique nouvelle qu’est celle des fluides corporels sexués, sexuels et genrés – sperme, lait, et menstruation – véritables psychopompes [en mythologie, un « guide des âmes », ndlr] chargés de faire le lien non plus entre le vivant et le mort en tant qu’escorteurs d’âmes, mais entre la réalité physiologique et l’urgence de l’expression créatrice en art et en littérature, comme conducteurs de signes.

 

Vous êtes toujours là ? … Allô ? Quelqu’un… ?

 

Maël

@mael.baussand

Critique d’art, thésarde et photographe plasticienne, Maël est surtout une sorcière qui aime nager en eaux troubles, collectionner les figures de style et se prendre pour Perséphone ou Méduse, au choix.