Le militantisme 2.0 : Paye ta Shnek, Paye ton Journal, Paye ton Couple et consoeurs

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Paye ta ShnekLesbetonChair collaboratricePaye ta robePaye ton Journal, et plus récemment le controversé Paye ton Couple (controversé parce que certaines publications sont aux antipodes des luttes féministes : certaines semblent mentionner l’existence du sexisme anti-hommes, tandis que d’autres placent sur un même pied d’égalité les violences des hommes contre les femmes et celles des femmes contre les hommes..). Bref. Si vous suivez un peu (rien qu’un tout petit peu) l’actualité, si vous avez une bonne copine qui connait tout du web ou si votre nana est calée en féminisme, vous saurez que je fais allusion à la panoplie de blogs qui apparaissent sur Tumblr pour dénoncer le harcèlement, le sexisme et les violences que les femmes subissent dans leur vie quotidienne. Non, vous n’étiez pas au courant ?
Tout commence en 2012, date à laquelle Paye ta Shnek est créé par Anaïs Bourdet sur Tumblr. Paye ta quoi ? « Paye ta chatte » en argot alsacien, de quoi comprendre immédiatement la virulence du sexisme et du harcèlement de rue. Son crédo : « lutter contre le harcèlement sexiste dans les lieux publics que subissent les femmes de tous genres, de la part d’hommes » sous la forme de témoignages courts de femmes qui le subissent.
Le militantisme 2.0 se dote d’un atout de taille à travers Paye ta Shnek puisque très rapidement sa créatrice reçoit plusieurs contributions d’anonymes, contributions toutes plus dérangeantes et glaçantes les unes que les autres. Une incroyable force de frappe féministe est née parce qu’à côté des nombreux rapports, des montagnes de statistiques et autres données publiés pour rendre compte de l’importance et du fléau qu’est le sexisme et le harcèlement que subissent les femmes, ces témoignages permettent de donner une visibilité et une voix à toutes celles qui en sont victimes. Ressentir, à travers les quelques lignes de chaque témoignage, l’humiliation, le dégoût, la honte qu’ont ressenti ces femmes est bien plus concret et à bien plus d’impact. 
Capture d’écran – Paye Ta Shnek
Et depuis quelques semaines, le précurseur Paye ta Shnek est devenu un modèle de ce militantisme 2.0. On retrouve, sur Tumblr et ailleurs, plusieurs déclinaisons de blogs qui restent dans le même esprit de Paye ta Shnek : le titre du blog commence par « Paye ton/ta » ou un subtil jeux de mots (je pense à Chair collaboratrice et TRANSpercer le Silence), le blog dénonce le harcèlement et le sexisme ambiant en laissant la parole de manière anonyme, les témoignages sont de courtes phrases. Les nouveaux venus abordent cette fois-ci le sexisme dans la société et la sphère privée (Paye ton CouplePaye ta Soirée etc.), au sein du parcours scolaire (Paye ton BahutPaye ta Fac etc.) et dans la vie professionnelle (Paye ton TafPaye ta RobePaye ton Journal etc.), manière de signaler que le sexisme et le harcèlement n’existent pas seulement dans la rue mais sont bien ancrés dans nos vies de femmes.
L’apparition de ces nombreux blogs est une bouffée d’air frais pour toutes les femmes victimes de harcèlement ou de remarques sexistes et permet de démystifier ces comportements. N’importe qui peut se rendre compte que chaque remarque est insultante et rabaissante sous le seul prétexte que celle qui les reçoit est une femme (cis ou trans). La toile a bon nombre de défauts et de limites, je pense que personne ne me contredira à ce sujet (l’anonymat y engendre des comportements violents comme insultes ou menaces voire pire..). En tout cas cette fois-ci, elle permet à plusieurs formidables projets et initiatives féministes de voir le jour et d’atteindre des personnes qui se sentait incomprises et/ou isolées dans leur situation. Et même, en allant plus loin, de faire découvrir les luttes féministes. Cette libération de la parole provoque une prise de conscience collective sur des sujets jusqu’ici encore tabous. Prochaine étape : joindre la parole à l’action.
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Pour compléter cet article, nous avons posé quelques questions aux membres de Chair collaboratrice
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Capture d’écran : Chair collaboratrice

  1. Dans quelle mesure Chair collaboratrice répond-il à un réel besoin, une vraie urgence dans votre secteur professionnel?

Le sexisme en politique existe depuis longtemps évidemment et c’est un peu triste à dire mais on y est habituée. Cependant après l’affaire Baupin le besoin d’en parler est devenu vital pour nous parce que les réactions de certains élus ou collègues n’ont pas du tout été celles auxquelles on s’attendait. Alors que l’affaire était grave, que plusieurs femmes ont pris la parole de manière très courageuse pour dénoncer les agissements de Baupin, à l’Assemblée on a entendu beaucoup de “blagues” sur le sujet. Typiquement on a entendu à de nombreuses reprise des “blagues comme “ je vais te faire une baupin” ou “te baupiner”. Il y avait un tel décalage entre le courage de ces femmes et la médiocrité des réactions qu’on s’est dit qu’on ne pouvait pas rester silencieuses. Quant à une vraie urgence propre à ce secteur professionnel, c’est pour nous assez difficile à dire, puisque nous n’avons pas de point de comparaison. Néanmoins,nous pensons qu’il existe quelques particularités, notamment le devoir d’exemplarité qui incombe aux élus et qui devrait leur dicter la meilleure des conduites, alors que le sentiment d’impunité est peut-être plus important dans le milieu politique. Le rythme de travail est lui aussi un peu particulier (il n’est pas rare que l’on travaille tard et dans les mêmes bureaux, par exemple) et requiert souvent une grande promiscuité : ce sont des éléments qui peuvent favoriser des comportements déplacés.

  1. Pourquoi est-il important, pour les mouvements militants féministes, d’investir les espaces d’échanges tels que Twitter et Tumblr aujourd’hui?

Pour nous, c’est en tant que collaboratrices en politique que nous avons décidé de lancer ce blog, parce que le sexisme nous touche dans notre quotidien professionnel. Il nous a semblé évident d’utiliser internet et les réseaux sociaux, car sont les outils les plus efficaces pour faire connaître largement notre initiative et ainsi, faire prendre conscience aux gens que le sexisme est quotidien en politique, comme il l’est ailleurs. En faisant ça, on pense qu’on peut contribuer à changer la donne.
Les cercles militants ont tendance à fonctionner en vase clos. Plus on est engagée, plus on a du mal à fréquenter des gens qui tiennent des propos problématiques. Mais du coup on se referme sur nous. Les réseaux sociaux ont l’avantage de rassembler des cercles de gens éclectiques, pas forcément militants, qui peuvent s’intéresser à nos idées. Un autre intérêt par rapport à un débat frontal est que quand on lit quelque chose de publié sur un réseau social, on le lit au moment et à l’endroit où on le souhaite. Ce n’est pas aussi intrusif qu’un militant qui tend un tract et on est forcément dans de meilleures dispositions pour écouter. Aussi, n’étant pas en face à face on se remet plus facilement en question car on n’a pas ce côté “fierté” de ne pas vouloir admettre qu’on change d’avis.
Par ailleurs tout dépend aussi du but recherché. Pour nous l’objectif n°1 était de libérer la parole des femmes parce qu’il est difficile de parler dans notre milieu professionnel. Le formulaire anonyme à remplir sur le site était donc la manière la plus simple de pouvoir laisser parler des femmes et les écouter sans qu’elles aient peur des conséquences pour leur travail.

  1. Menez-vous également d’autres types d’actions IRL (in real life) ?

Oui. Par exemple, la veille du lancement du blog, nous avons projeté sur le fronton de l’Assemblée nationale une image qui disait “Chair collaboratrice”, pour montrer symboliquement que l’on allait rendre visible ce qui est aujourd’hui présent à l’intérieur des institutions mais qui se cache , qui est invisible : le sexisme en politique.

  1. Pensez-vous faire partie d’une nouvelle vague de militantisme féministe 2.0?

Nous ne l’abordons pas comme ça. C’est tout simplement notre indignation et notre ras-le-bol qui nous a décidé à agir. Et l’action a pris cette forme là parce que c’est la plus évidente pour nous. Nous nous sommes notamment inspiré du blog “vie de meuf” qui avait été lancé il y a quelques années, et d’autres initiatives plus récentes du même type comme Paye ta Shnek. Partager des témoignages, montrer concrètement aux gens ce que c’est le sexisme, c’est tout simplement ce que nous faisons toutes auprès de nos proches, alors pourquoi ne pas le faire auprès d’un plus grand nombre ?  

  1. On pourrait craindre que ces initiatives “éclatées” courent le risque de morceler la parole militante et d’amoindrir la portée des revendications féministes, qu’en pensez-vous? Est-on en train d’assister à une refonte complète de ce qu’est le militantisme féministe?

En quoi nos revendications auraient moins de portée puisqu’on dit toutes la même chose ? Au contraire, c’est important de partir de nos propres expériences et de se rendre compte qu’on aboutit toutes aux mêmes conclusions (et revendications) : le besoin criant de vaincre le sexisme.

La somme des initiatives n’a pas à être considérée comme moins appropriée : nous avons décidé de parler de ce que nous connaissons, car nous avons ressenti le besoin d’agir à notre niveau sur un sujet qui nous concerne directement en tant que collaboratrices en politique, c’est à dire d’agir plutôt que subir et de le faire collectivement plutôt que chacune isolément : c’est ça la force de l’action militante, n’est ce pas ?

Nous avons bien sûr été soutenues dans cette initiative par les associations féministes. Cette solidarité entre femmes nous semble très importante, et notre initiative, qui part du terrain, n’a pas vocation à inhiber cette solidarité, mais à la faire émerger. A la lecture des témoignages qui sont laissés sur notre site et sur les autres, nous nous rendons compte que nous sommes trop nombreuses à vivre le sexisme, que celui-ci se produit encore beaucoup trop souvent.


… et de Paye ta Robe

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  1. Pouvez-vous revenir sur la genèse du Tumblr que vous avez créé?

Nous sommes 2 Consœurs engagées pour l’égalité et parties du constat que les hommes et les femmes ne vivaient pas les mêmes réalités au sein de la profession d’avocat. Il y a énormément de collaboratrices mais peu de femmes associées et d’important écart de rémunération (notamment dès la 1ère année d’exercice sans qu’aucun motif ne le justifie).


Nous nous sommes rendues compte que les propos sexistes étaient le lot de pratiquement toutes les avocates, mais que si le sujet était abordé de manière informelle lors de discussions privées, il n’avait jamais été porté sur la place publique. Nous nous sommes inspirées de la démarche d’Anaïs Bourdet avec Paye ta Shnek qui nous a d’ailleurs apporté un soutien précieux.


Le sexisme ordinaire, insidieux, qui règne dans les cabinet crée un malaise et nous souhaitions le mettre en lumière afin de le dénoncer et de le combattre. Il s’agit également de faire de la pédagogie car certains confrères/consoeurs ne se rendent pas nécessairement compte que leur attitude ou leur remarque est déplacée. Il s’agit à la fois de libérer la parole et de réveiller les consciences sur la nécessité d’un vrai changement.


  1. Dans quelle mesure cela répond-il à un réel besoin, une vraie urgence dans votre secteur professionnel?

Nous sommes une profession très féminisée mais confrontée à de grandes inégalités en terme de rémunération et d’évolution de carrière. Le revenu des hommes représente le double de celui des femmes, de nombreuses Consœurs quittent la profession, bien souvent après leur 1er enfant (40% des femmes – contre 1 homme sur 5- quittent la profession avant 10 ans d’exercice ce qui correspond souvent à l’arrivée du 1er ou du 2e enfant).Peu d’hommes prennent leur congé paternité par crainte d’être pénalisé et mal considéré. Nous avons souhaité lancer ce compte pendant la période électorale au bâtonnat de Paris afin que ce sujet fondamental de l’égalité soit enfin débattu et que de réelles avancées soient proposées.


  1. Vous vous inspirez de “Paye ta schnek”. Pensez-vous faire partie d’une nouvelle vague de militantisme féministe 2.0?

Comme Paye ta Shnek, et les mouvements #viedemere (provenant de la CGT-Cadre), et chair collaboratrice (collaboratrices parlementaires), nous utilisons les réseaux sociaux et une forme d’humour pour dénoncer le sexisme ordinaire et le harcèlement de manière très concrète. On sent un réel besoin/envie de changement et d’actions pour que l’égalité femmes-hommes dans la sphère professionnelle devienne réelle.  


  1. Est-ce que l’on peut considérer qu’on assiste à une libération de la parole des femmes sur le harcèlement qu’elles subissent?
  2. C’est le phénomène des petits ruisseaux qui deviennent des grandes rivières. En agglomérant une série de témoignages, nous légitimons les sentiments quotidien de malaise, d’exaspération, d’humiliation et/ou de colère de celles qui sont confrontées au sexisme décomplexé.


La libération de la parole des femmes existe sur internet, dans les médias mais dans la sphère professionnelle, surtout quand elle est construite sur des codes très masculins, il est toujours compliqué d’évoquer les discriminations subies et le harcèlement. « Paye ta Robe » permet d’échanger plus librement avec ses proches et ses collègues sur des situations vécues et y mettre des mots : le sexisme.

(Propos recueillis par Leslie)